Ron Rash - Un pied au paradis (2002)

Publié le par Dom, Herveline, Benjamin

Ron Rash - Un pied au paradis (2002)Quatrième de couverture
Oconee, comté rural des Appalaches du Sud, début des années cinquante. Une terre jadis arrachée aux Indiens Cherokee, en passe d'être à jamais enlevée à ses habitants : la compagnie d'électricité Carolina Power rachète peu à peu tous les terrains de la vallée afin de construire une retenue d'eau, immense lac qui va recouvrir fermes et champs. Pour l'heure, la sécheresse règne, maïs et tabac grillent sur pied.

Le shérif Alexander est le seul gars du coin à avoir fréquenté l'université, mais à quoi bon, quand il s'agit de retrouver un corps volatilisé ? Car Holland Winchester est mort, sa mère en est sûre, qui ne l'a pas vu revenir à midi, mais a entendu le coup de feu chez le voisin. L'évidence et la conviction n'y font rien : pas de cadavre, pas de meurtre. Sur fond de pays voué à la disparition, ce drame de la jalousie et de la vengeance, noir et intense, prend la forme d'un récit à cinq voix : le shérif, le voisin, sa femme, leur fils et l'adjoint.
Coup de coeur unanime !

(La parole aux lecteurs : Benjamin) Écrit en 2002 et traduit en français en 2009 par Isabelle Reinharez pour les éditions du Masque, Un pied au paradis - premier ouvrage de l'auteur américain Ron Rash - s'inscrit dans la lignée du roman noir, simple et épuré, percutant, touchant.

Dans un cadre n'ayant pour seul décor qu'une nature sauvage et aride où la roche blanchie par le soleil côtoie le vent et la poussière, Ron Rash nous livre l'histoire des Holcombe, famille de paysans pauvres et sans histoire... enfin, jusque là tout du moins.
Ce couple de cultivateurs désœuvré, à la merci d'un sol infertile et d'une terre sans eau se retrouve impliqué malgré lui dans la disparition soudaine de leur plus proche voisin, vétéran de guerre décoré, affichant un penchant certain pour la boisson et de surcroit, bagarreur.
Meurtre, accident ou fugue, aucune piste n'est négligé par le shérif Alexander. C'est même lui le premier qui donnera sa version de l'affaire dans ce texte où cinq des principaux protagonistes s'exprimeront tour à tour.
Recherche d'un corps, d'un mobile, d'un coupable ; tous les éléments du polar classique sont réunis dans ce livre pourtant différent des autres, qui se démarque par son climat, son rythme régulier, son déroulement sans heurt. Même la haine et la violence y sont dépeintes avec une espèce de sagesse et de raison dans un contexte ou la pauvreté règne en maître et que, fiers d'eux mêmes, les hommes gardent la tête haute.
Dans ce miasme de misère - où les mots valeur, amour et dignité porte un sens à part et à part entière - viendra poindre l'ombre du doute quant au rôle de chacun et leur complicité supposée.
Ici, l'enquête n'est qu'un prétexte pour permettre à l'auteur de s'étendre sur la beauté des décors forestiers, du ciel brûlant quand tournent les rapaces au dessus de nos têtes ou sur un vulnérable cours d'eau osant s'aventurer dans ces vallées perdues.
Les personnages de Ron Rash sont simples. L'on ne connait d'eux que le nécessaire et le caractère de chacun est exprimé à travers ses actes et ses pensées. Ils doivent avant tout survivre dans cet environnement hostile, apprécier les choses élémentaires comme l'ombre et la fraicheur de l'eau d'un puit, savoir incliner sur leurs yeux les chapeaux de paille quand le soleil de midi brûle la terre - et regarder leur main : la seule chose qui leur appartiennent vraiment.
Et si l'auteur a déja fait l'objet de ressemblance avec Larry Brown ou Cormac Mc Carthy, je n'hésiterai pas pour ma part à utiliser les traits de qualité d'un Russel Banks, Dashiel Hammet ou encore John Steinbeck pour dresser son portrait robot.
Un roman dur et authentique qui donne envie de découvrir les autres œuvres de Ron Rash.

(Herveline) Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est des romans qu'on lit d'une traite, sans pouvoir les lâcher, et celui-ci en fait partie. Certes c'est un polar, en tout cas il en utilise quelques ficelles, mais c'est bien plus que ça, en fait. Un Pied au Paradis, est d'abord un roman d'une humanité profonde qui nous ramène aux valeurs fondamentales de la famille, du bien et du mal, des choix de vie. C'est un polar rural, dans lequel la Terre est précieuse, source de vie et de survie, c'est un roman social qui jette un oeil sur les conditions de vie de ces millions de gens qui, encore en 1950, vivaient dans la précarité et risquaient en plus à tout moment d'être expulsés au profit de consortiums puissants, ici il s'agit d'une compagnie d'électricité et du barrage qui doit être construit et qui menace de noyer toute la vallée.
Ron Rash choisit la voie du roman choral pour nous dévoiler au fur et à mesure les éléments qui entourent la mystérieuse disparition d'un ancien soldat revenu vivre auprès de sa mère. Sur vingt années, nous suivons la vie d'une famille mêlée à cette histoire. Qui, pourquoi et comment, sont les éléments qui nous tiennent en haleine, mais bien au delà, ce sont le parler, les difficultés, les joies aussi de ces gens. Il y a dans ce récit une grande poésie et même assez souvent une douceur qui émanent de la rigueur et de la dureté de leur vie quotidienne. La nature est bien évidemment omniprésente. Le cycle des saisons, indispensable à la récolte, mais également le décor (voir nos bonus en fin d'article), Sassafras Mountain, Horsepasture River
dont on ne peut être que des spectateurs enchantés et dépaysés. On parle aussi de transmission orale ou écrite. L'érudition du Shérif passe par son goût de lire, notamment sur l'histoire de sa région, de cette Terre Cherokee que seuls maintenant les noms des villes et des courts d'eau évoquent.La faune, la flore, elles, se découvrent au travers du travail des uns et des autres : qu'ils soient guérisseurs, fermiers ou pêcheurs.
Oui vraiment, ce roman est un bijou incontestable.

(Dominique) Bien sûr, ce roman est un polar car l’intrigue est tournée autour d’un meurtre, qui est la pierre angulaire de toute l’histoire. Mais le crime ici est un prétexte (subtil) pour raconter l’histoire d’une vie, et de plusieurs vies, en fait. Dans cette magnifique région du cœur des Etats-Unis, vous allez découvrir au fil des pages des paysages somptueux et les destins croisés des gens qui les habitent. L’histoire est contée à tour de rôle par chacun des protagonistes, et l’on entre petit à petit dans l’intimité des personnages qui deviennent plus humains au fil des pages, plus attachants, et tout s’explique, tout devient limpide. Ce livre, par la profondeur et les sentiments qu’il décrit, et par la qualité de son écriture est un vrai bon moment de littérature. Un grand auteur à découvrir !

Commander au 0466741186  Ron Rash
Un pied au Paradis (One Foot in Eden)
(Livre de poche)

9782253133827

Mots-clés : adultère, Amérique profonde, années 50,  Appalaches, famille, roman social, ruralité, secret de famille

Bonus
Wikipédia : Sur la vallée Jocassee, le réservoir, la légende Cherokee (en anglais) 

horsepasture-river.jpg  Sassafras Mountain
Horsepasture River et la Sassafras Mountain, principaux décors
Seneca Caroline du Sud  Salem Caroline du Sud
Seneca et Salem, principales localités. (Nous n'avons pas trouvé d'images des années 50, mais ça donne quand même une idée.)
Lire la une du Greenville News du 18 décembre 1953 = The Record-Argus (PDF - en anglais) évoquant la guerre de Corée et les évènement de Cuba, tel que le Shérif Alexander la découvre sur la table d'un bar.


michaux.jpgbellsoconee.jpg

Et petit hommage à un botaniste français André Michaux (1746-1802) qui parcourut la Caroline du Sud et notamment la vallée de Jocassee et y trouva une flore incroyable, encore jamais répertoriée et qui fait aujourd'hui la fierté du comté d'Oconee.
Oconee Bells (Shortia Galacifolia)

BO : Lefty Frizzell "Always Late with your kisses"

Commenter cet article

Oncle Paul 31/01/2011 11:46



Bonjour et bon retour parmi nous


Je suis complétement et entièrement d'accord avec vous sur votre enthousiasme  concernant Un pied au Paradis de Ron Rash que j'ai lu et chroniqué avec un réel plaisir


A bientôt.



Herveline 31/01/2011 13:37



Nos chroniques se complètent bien. Visiblement un livre qui fait l'unanimité. Pour info, je viens de rajouter un bonus (que j'avais oublié), la Une du journal The Greenville News, daté de 1953
qui pourrait être celle qu'évoque Rash dans un passage où le Shérif se saisit du journal pour en survoler les titres. la période correspond et les infos aussi. A télécharger en
PDF.