INTERVIEW : MAURICE GOUIRAN

Publié le par Soleil Vert - Dom

INTERVIEW : MAURICE GOUIRANMaurice Gouiran s'est mis assez tard à l'écriture. Mais on peut dire qu'il a rattrapé le temps perdu ! En effet, c'est un auteur très prolifique. Octobre a vu la sortie officielle de son quatorzième roman, en ... huit ans !
Fidèle à son éditeur marseillais, Jigal, il inscrit son œuvre bien au delà du polar marseillais. La portée des histoires qu'il concocte dépasse même le cadre des frontières du pays, car il ancre ses intrigues dans l'histoire mondiale du 20è siècle.
On apprend beaucoup en lisant ses livres, mais aussi dans cet interview. Merci Maurice !


Dominique : Maurice pour ceux qui vous connaîtraient mal, pouvez vous nous parler de votre parcours ?
Maurice Gouiran : En vrac... j'ai gardé les chèvres jusqu'à l'âge de 11 ans, j'ai un doctorat de mathématiques, je dirige une équipe d'une trentaine d'informaticiens (ce qui me permet de gagner ma vie), j'ai publié mon premier polar en septembre 2000, mon quatorzième est sorti en octobre 2008. En dehors des aspects professionnels un peu froids, je me suis laissé aller à la peinture, au dessin, à la rédaction d'articles de journaux, à la direction d'équipes de foot amateur et, plus récemment, à l'écriture. Faut bien décompresser, non ?

Dominique : Dans votre parcours, il y a bien sûr l'écriture, et c'est pour cela que nous sommes avec vous. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a amené à l'écriture ?
Maurice Gouiran : Le goût de raconter et d'inventer des histoires. Au début, ce n'était qu'un jeu et mon objectif n'était certes pas d'être édité. Mon arrivée tardive dans ce monde dit littéraire s'explique par ma formation scientifique qui, a priori, ne me prédisposait pas à l'écriture, mais qui s'avère en fin de compte être un excellent atout pour le polar.

Dominique : ... et au choix du polar ? Je m'explique. Certains auteurs ont commencé à écrire de la littérature dite "blanche", n'ont pas été édités et se sont lancés dans le polar, et c'est là qu'ils ont convaincu les éditeurs. Comment cela s'est-il passé dans votre cas ?
Maurice Gouiran : J'ai publié en septembre 2000 deux bouquins, un polar, La nuit des bras cassés, et un roman, L'or des collines. J'ai préféré le polar, parce que c'est un genre qui offre à l'auteur une très grande liberté. Il est amusant pour l'écrivain, ce qui lui évite de tomber dans le nombrilisme et qui lui permet d'aborder des sujets sérieux sur un ton jubilatoire. C'est cette distorsion entre le fond (le drame ou le sujet grave) et la forme (l'humour caustique) qui permet à l'auteur de donner une puissance et de la percussion à son récit.

Dominique : Vos livres sont systématiquement teintés d'Histoire, en plus de l'histoire (je reprends cette expression de votre éditeur, et je la trouve très juste). Ils ont indéniablement une valeur éducative... je pense aux rafles de Marseille, au génocide arménien, le coup d'état militaire en Grèce, etc.). Est-ce aussi votre objectif ? D'éduquer à travers vos textes ?
Maurice Gouiran : Mon objectif n'est pas d'éduquer, je laisse ça à ceux qui en ont la passion et la légitimité. Mon objectif est avant tout, je vous l'ai dit, de raconter une histoire, mais je veux doubler cette histoire par un coup de projecteur sur des évènements tabous, effacés ou déformés, afin d'apporter un plus au lecteur. C'est, en quelque sorte, mon respect du lectorat (que j'estime intelligent) qui me conduit à approfondir. En fait, c'est uniquement l'Histoire récente, celle du XXème siècle, qui m'intéresse et me passionne pour trois raisons : elle est très souvent supportée par une documentation sans faille, elle me permet de croiser des témoins (qui vont donner de la chair au récit), elle explique un certain nombre de dérives actuelles. J'aurais voulu écrire de savants bouquins historiques, mais je trouve que le polar apporte un éclairage novateur et ouvre les portes de l'Histoire d'hier à un autre lectorat.

Dominique : D'ailleurs, on pourrait fort bien étudier certains de vos livres dans les écoles. Vous y avez pensé ?
Maurice Gouiran : On étudie effectivement un certain nombre de mes livres dans les écoles depuis qu'ils sont édités en format de poche. J'ai eu la chance d'avoir un livre primé : La nuit des bras cassés a reçu le Prix Sang d'Encre des Lycéens en 2003 ; la lauréate 2004 n'était autre que Fred Vargas ! Depuis, un certain nombre de mes romans sont rentrés dans les lycées et les collèges. C'est un véritable plaisir de rencontrer des élèves toujours surpris par la forme et la dimension du polar. NB. Train bleu, train noir est actuellement nominé dans un Prix des Lycées Professionnels, et il est porté dans ce contexte à la fois par les profs de Français et ceux d'Histoire.

Dominique : Quand on regarde votre biblio, on est frappé par votre productivité. Qu'est-ce qui vous inspire ? Vous donne cette envie d'écrire ?
Maurice Gouiran : D'abord les sujets qui ne manquent pas. Et avec la tournure que prend notre monde, ce n'est pas prêt de s'arrêter ! Ensuite, le plaisir d'écrire et la grande perméabilité de l'écrivain qui happe tout ce qui se passe autour de lui. Ceci dit, je n'ai par ailleurs aucune contrainte de productivité dans le contrat qui me lie avec mon éditeur. Je lui donne simplement le manuscrit lorsque je trouve que mon histoire est terminée. Il se trouve ensuite un double miracle : d'abord, il le publie, ensuite, j'ai d'autres idées !

Dominique : Vous engagez-vous aussi politiquement au quotidien ?
Maurice Gouiran : Notre mode de vie actuelle, basé sur la consommation et le profit, implique un engagement quotidien. En ce qui me concerne, cet engagement ne passe pas par une quelconque obéissance à un parti ou à une organisation. Je reste donc un écrivain libre, peut-être un peu libertaire, mais sans drapeau (Léo Ferré disait que même le drapeau noir, c'est déjà un drapeau !)

Dominique : On vous sent parfois en colère dans vos livres contre certains effets pervers de la société. Quel est votre regard sur le monde moderne? Le CAC 40, le pouvoir d'achat en baisse ? Les inégalités ? Le pouvoir de l'argent en général ?
Maurice Gouiran : Le monde moderne dispose des plus belles et des plus efficaces technologies qui, paradoxalement, ne peuvent apporter le bonheur à l'homme, sans doute parce qu'on a remplacé l'idéal de liberté (qui agitait les soixante-huitards par exemple) par un idéal de consommation. Nous sommes donc embrigadés dans un système dément de mondialisation du profit qui fait fermer des usines qui réalisent des bénéfices, qui implique des surproductions et des carences, qui brade les richesses naturelles au nom de la rentabilité, qui creuse l'écart entre des pauvres et des riches (qui n'ont plus peur de montrer leur fric et leur pouvoir avec une obscénité qui n'était pas de mise il y a quelques années). Cet aspect se double par un individualisme forcené boosté par certains politiques qui nous répètent à longueur de journée que tous nos malheurs sont de la faute des autres, ce qui développe la xénophobie, le racisme et le communautarisme. Cet individualisme est renforcé également par notre environnement numérique et les espaces virtuels qu'ouvre l'internet. Le mail remplace les discussions, le chat remplace les rencontres. Enfin, ce monde de haute technologie où le marché sait créer nos besoins s'avère paradoxalement particulièrement fragile. Regardez les faillites des banques américaines, regardez la balkanisation galopante propice aux conflits et aux guerres civiles, regardez le pourcentage d'états soumis à des régimes totalitaires.

Dominique : Quand vous n'écrivez pas, qu'aimez-vous faire ?
Maurice Gouiran : Entre mon job, l'écriture et les rencontres avec les lecteurs (dans les salons, les conférences, les interviewes, les présentations), il ne me reste plus beaucoup de temps pour faire autre chose. J'aime bien courir dans la nature, ça me remet les idées en place. J'adore aussi peindre, mais la peinture est plus difficile à caser dans un emploi du temps...

Dominique : Je viens de découvrir vos très beaux tableaux sur votre page Facebook ! Pouvez-vous nous parler aussi de cette activité ?
Maurice Gouiran : Je ne peins pratiquement plus depuis la parution de mon premier bouquin, pour cause d'emploi du temps, mais c'est quelque chose qui me manque. J'aime la couleur, la texture et l'odeur de la peinture. Je vous renvoie au Théorème de l'engambi où mon héros est un peintre. En fait, la peinture et l'esthétique possèdent une forte incidence sur ma façon d'écrire. Je peins les lieux où se déroule l'action de mes romans. Comme en littérature, ce sont les paysages et les gens de la méditerranée qui m'inspirent.


Dominique : Souvent, les auteurs lisent... c'est votre cas ? Quels sont les auteurs que vous appréciez ?
Maurice Gouiran : Je n'ai pas beaucoup le temps de lire les auteurs car je dois lire beaucoup de documentation pour mes romans. Sinon, mes auteurs préférés sont Boris Vian, Marcel Aymé, Norman Mailer, et les auteurs noirs américains.


Dominique : Quels sont vos projets actuels ? Les sujets que vous avez désormais envie d'aborder dans vos prochains livres ?
Maurice Gouiran : Mon projet à court terme est un quatorzième polar... Je travaille actuellement sur un quinzième roman qui se passera en Sicile et portera des parfums de miracles religieux et de mafia. Rendez-vous à Palerme l'an prochain.


Dominique : Et votre actualité immédiate ? Des livres en cours de parution ?
Maurice Gouiran : Je viens de publier Les vrais durs meurent aussi. Les vrais durs sont ces soldats perdus, ces mercenaires qui ont erré de guerre en guerre à partir de 1945. Légionnaires en Indochine et en Algérie, ils dissimulaient souvent un passé lourd dans la Wehrmacht ou la SS. De défaite en défaite, leur chemin fut jalonné de combats, d'amitiés et de trahisons. Le thème du bouquin : au cœur de l'été, quatre de ces vrais durs sont retrouvés assassinés à Marseille et à Puyloubier, victimes du sinistre sourire kabyle. Clovis Narigou sera une fois encore au cœur d'une embrouille pour avoir voulu rendre service à son vieil ami Biscottin, curieusement menacé à la suite de la disparition d'un de ses voisins, le Polack, un ancien de la Légion qui vit à l'Estaque. L'enquête, en compagnie de la blonde Alexandra, le conduira au cœur d'un mois d'août caniculaire jusqu'à Sainte Livrade, dans le Lot-et-Garonne, où perdure encore aujourd'hui le camp des oubliés, un camp de concentration made in France ignoré de tous, un camp où végètent depuis 1956 et jusqu'à leur mort quelques indochinois rapatriés de Saigon après Diên Biên Phu. Quant au dénouement et au motif de cette engatse, je n'en dirai rien !

Interview réalisée en septembre 2008 par Dominique


Bibliographie
2000 - La nuit des bras cassés (Prix Sang d'Encre des Lycéens 2003)
2001 - Le théorème de l'engambi
2002 - Le dernier des chapacans
2002 - L'arménienne aux yeux d'or
2003 - Les martiens de Marseille
2004 - La porte des Orients perdus
2004 - Les damnés du Vieux-Port
2005 - Marseille, la ville où est mort Kennedy (lauréat été 2005 du Prix du polar SNCF)
2005 - Sous les pavés, la rage (Prix virtuel du polar - Prix Rompol - 2006)
2006 - Terminus Ararat
2007 - Train bleu, train noir
2007 - Putains de pauvres !
2008 - Les chèvres bleues d'Arcadie
2008 - Les vrais durs meurent aussi

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