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Mardi 16 août 2011 2 16 /08 /Août /2011 08:10

Ron Rash - Serena (2008) Quatrième de couverture
Situé dans les Smoky Mountains de Caroline du Nord, Serena allie, selon l’auteur, « drame élisabéthain, problèmes environnementaux et richesse de la langue ». L’héroïne, sorte de Lady Macbeth des années 1930, est l’épouse de George Pemberton, riche et puissant exploitant forestier. Ces deux-là sont des prédateurs, prêts à tout pour faire fructifier leur entreprise dont l’objectif est de couper tous les arbres à portée de leur main. Une ambition que vient menacer le projet d’aménagement d’un parc national, pour lequel l’État convoite leurs terres. Pemberton met sa fortune à contribution pour soudoyer tous les banquiers et politiciens qu’il faut, et Serena n’hésite pas à manier fusil et couteau pour éliminer les obstacles humains.
Belle, ambitieuse et intrépide, Serena fascine son mari et ses employés, pour lesquels elle n’éprouve aucune compassion. Et pourtant chaque jour apporte son lot de blessés, voire de morts, tant le métier de bûcheron est dangereux en soi et la nature alentour hostile, quoique magnifique. Le roman prend des allures de thriller lorsqu’elle poursuit de sa haine implacable le fils naturel que Pemberton a engendré avant son mariage et qu’il semble vouloir protéger. Sa fureur vengeresse ira très loin…

Gifsv25.gif Nous avions déjà chroniqué son premier roman traduit, coup de coeur unanime des lecteurs, de la presse et de nous : Un pied au paradis. Ron Rash confirme avec Serena son talent, même si, ce dernier est plus complexe, moins "poétique" et souffre de quelques longueurs. Néanmoins on retrouve les grandes préoccupations de l'auteur, la vie rurale, le milieu ouvrier, la précarité, la nature et sa destruction progressive par les grandes entreprises naissantes. Serena se passe dans les années 30 et Ron Rash sait décrire les ambiances et les décors. On y évoque la Grande Guerre, la Prohibition, la crise de 29, l'explosion des banques d'affaire (Rotchild) et l'émergence de la pub avec ce besoin très américain de rattacher à chaque objet une marque. On plonge dans le monde ouvrier et découvrons leur quotidien, la dureté de leur travail, le danger, les superstitions. On suit au plus près les hommes et leur métier ; et leurs réflexions sur ce monde en mutation autour d'eux n'est pas inintéressant. Ce sont eux les héros et la nature évidemment, celle qu'on détruit à coup de hache pour enrichir les patrons, ces exploitants forestiers qui n'ont d'égal que leur ambition. Parmi eux les Pemberton.
Si le caractère du mari est plutôt bien construit, on regrettera une plus grande profondeur psychologique de celle qui donne son prénom au titre du roman. Effectivement, cette Serena, ambitieuse, froide, sans aucun scrupule, manque pourtant de consistance et est peut-être même à la limite de la vraisemblance. Pervertie par l'appât du gain et possédée par une folie vengeresse, on sait pourtant peu de chose d'elle. Elle garde un mystère qui, à mon avis, n''est pas à bon escient. Celle qui devrait être au centre du récit, n'est en fait qu'un prétexte mal exploité pour nous décrire ce qui tient plus d'une chronique sociale que du polar. Finalement on ne s'y attache pas vraiment, ni pas la haine, ni par la curiosité.
L'autre reproche que je ferai, c'est que le style est loin d'être aussi fluide (beaucoup de redondances) et poétique qu'Un pied au Paradis. D'abord on se heurte à de longues descriptions du milieu ouvrier. On y apprend certes plein de vocabulaire, mais cela ralentit considérablement l'intrigue. Ensuite, le choix dans les dialogues (déjà présent dans le roman précédent) d'utiliser de mauvaises constructions grammaticales pour illustrer un milieu où l'éducation n'a pas forcément sa place, est très pénible à la lecture (encore plus si vous faites de la lecture à haute voix). Par contre, il m'a semblé très intelligent d'inventer un personnage, ouvrier comme les autres, parlant avec les mêmes défauts, mais plus érudit, à même de philosopher, de s'ouvrir à la réflexion et de faire preuve de pédagogie dans la limite de sa propre compréhension des choses qui l'entourent. Personnage qui s'oppose à un second, prêcheur illuminé et peu enclin à la remise en question.

Serena est donc une oeuvre littéraire qu'on s'accordera éventuellement à assimiler à du roman noir, mais comme Un pied au Paradis, la frontière entre les genres reste très vague. Il décevra les lecteurs d'intrigues policières ou de thriller et plaira plus à un lectorat de littérature dite "blanche". Pour autant, il est dans son style un peu en dessous d'Un Pied au Paradis mais son approche sociale de cette époque nous rappellera facilement Steinbeck, ou, chez nous, Zola. On sent bien chez Ron Rash une exacerbation liée aux inégalités des chances et un besoin de revenir à des valeurs plus proches de la terre et au moins de respecter cette dernière. Sans doute le fait de placer ces romans dans les années 30 ou 50 est une façon aussi de nous dire que quelque soit la période, les problèmes restent les mêmes et qu'en comparaison de notre monde moderne actuel, finalement les hommes, les idées, la politique ou l'économie ne changent pas vraiment. On s'enrichit comme on peut. Il reste une certaine morale, même si elle passe par la vengeance, celle qui se mange froide, mais qui nous ramène qu'à un seul destin, pas de l'humanité mais à celui de Rachel autre personnage féminin emblématique, qui aurait bien mérité de figurer au titre de ce roman.

Serena est dans le discours clairement plus ambitieux qu'Un pied au Paradis. On ne sort donc pas déçu de ce roman mais l'on espérera que Ron Rash saura renouveler la forme surtout si ces grandes préoccupations restent le fondement de son oeuvre, dans ces prochains récits. Il faut donc lire Serena pour ce qu'il est, un roman social, et surtout, parce que si vous avez adoré Un pied au Paradis, premier roman de l'auteur, il m'apparaît intéressant de suivre son évolution.

Commander/Créer une alerte   Ron Rash Serena (Serena) (Le Masque)

Mots-clés : Années 30, milieu ouvrier, oman noir, ruralité, social, vengeance

Notre avis : 4/5

Par Herveline - Publié dans : CRITIQUES : POLICIER THRILLER
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Samedi 6 août 2011 6 06 /08 /Août /2011 11:18

bien-connu.jpg

Quatrième de couverture
Panteuil dans la banlieue parisienne, ses cités, ses squats, ses trafics et son commissariat.
Sébastien Doche et Isabelle Lefèvre y sont affectés sous les ordres de la très ambitieuse et glaciale commissaire Le Muir, surnommée La Muraille. Parmi leurs collègues, les flics de la BAC de nuit qui rackettent les filles de l’Est, mais aussi la tenace enquêtrice des RGPP, Noria Ghozali, qui a la ferme intention de mettre fin à certaines pratiques... Nous sommes en 2005 et le ministre de l’Intérieur met en place sa « nouvelle politique de sécurité ». Lorsqu’un squat de sans-papiers prend feu, tout Panteuil s’embrase et la guerre des polices fait rage.

Gifsv25.gif Historienne, Dominique Manotti a été professeur d’Histoire à l’Université, militante, femme engagée, elle préfère raconter, décrire, et s’en remettre aux faits pour donner à son récit tout le réalisme et la puissance de la vérité. Et c’est bien sûr tout à fait réussi.  L’expression « la vérité dépasse souvent la fiction » prend tout son sens dans ce roman. Dominique Manotti n’a pas besoin d’en faire des tonnes sur le sang, le gore, la description de la violence ou de la détresse. Ces éléments sont là, plus pesants encore que s’ils étaient décrits en gros plan. Au lecteur de se faire une idée sur cette réalité. Ce roman réussit pleinement l’amalgame entre une histoire prenante dans laquelle on veut savoir ce qui arrive aux personnes impliquées, et un quasi reportage en direct sur la vie d’un commissariat. Il y a les novices, ceux qui sortent de l’école de Police avec des convictions, des idéaux qu’ils sont venus réaliser. Il y a les vieux de la vieille, ceux qui ont compris qu’il fallait attendre la retraite sans faire de vagues, en espérant passer entre les gouttes acides, et il y a les cyniques, ceux qui jouent leur carte personnelle et pactisent avec le système, jusqu’au banditisme, là où on a du mal à distinguer le flic du voyou. Mais dans tous les cas, le mensonge règne à tous les étages. Lorsqu’on prend du recul, le tableau prend forme. Il s’agit d’une stratégie décidée en haut lieu. Celle du discours sécuritaire et de la politique des chiffres. Il faut afficher de bons résultats, à tout prix. C’est de la communication, pour donner une image crédible, et se faire élire…

Dans cette stratégie, il s’agit de diffuser la peur, et de montrer du doigt les ghettos (« vous en avez marre de cette racaille ? ») Tout en favorisant leur existence …
Pas de héros dans ce roman, pas de personnage auquel on a envie de s’identifier, de s’attacher, mais des situations complexes que l’auteur cherche à nous faire comprendre. Comme dans la vraie vie, même s’ils ne sont pas sympathiques, ce sont les lampistes qui « prennent le plus cher ». C’est toujours ceux qui doivent le moins qui remboursent le plus … Un roman très percutant,  et très plausible.

Commander/Créer une alerte Dominique Manotti Bien connu des services de police (Folio Policier)

Mots-clés : BAC, Commissariat, police, prostitutions, ripoux, voyous

Notre avis : 4,5/5

Par Dom - Publié dans : CRITIQUES : POLICIER THRILLER
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Mercredi 20 juillet 2011 3 20 /07 /Juil /2011 17:04

Téhy & Béatrice Tillier - Fée et tendres automates (1996-2003)

Quatrième de couverture
L'esprit des fées, jamais, ne les quittera.
Deux êtres, purs et fragiles. Des automates à jamais perdus à travers les siècles, deux cœurs aux précieuses orfèvreries, qui battent l'un pour l'autre d'un amour éternel.

Gifsv25.gif Comment peut-on passer à côté d'une si belle série. Il aura fallu qu'elle paraisse en intégrale chez Vents d'Ouest pour qu'enfin, je mette le nez dans cette BD cultissime. Tout débute dans un futur proche. Pendant que le chaos monte les hommes les uns contre les autres, un inventeur, rêveur et obsessionnel, tente désespérément de renouer avec la magie de l'imaginaire en pourchassant l'image idyllique de la Fée. Il espère trouver dans les nombreux automates qu'il confectionne celui qui aura l'oeil-fée, une sorte de regard unique symbolisant la vie et l'intelligence.
C'est une de ses dernières créations qui va découvrir au fin fond d'un grenier, espèce de remise pour les automates "ratés", celle qui aura échappé à la vigilance de son créateur, et qui semble avoir cette magie intérieure. Mais telle Edward aux mains d'argent que son inventeur laisse inachevé, la fée n'a pas encore de bouche et ne pourra jamais exprimer pleinement sa souffrance et son désespoir quand elle se retrouvera séparée de Jam par les conséquences de la bêtise humaine.
A la fois récit post-apocalyptique et roman d'amour, l'histoire de ces deux personnages est sans aucun doute une des plus belles démonstrations de passion, de fidélité et d'espoir même si pour en arriver là il faudra braver ce monde futur chaotique, désespéré, appauvri par la dictature d'un homme sans coeur et dépravé. On notera aussi que certaines scènes, qui auraient pu être très violentes, sont abordées d'une manière subtilement subliminale.
Outre l'histoire, il faut appréciera le décor baroque magnifiquement rendu ainsi que la symbolique de la colorisation : les pastels pour les passages entre Jam et la fée, des couleurs chaudes pour la représentation de la folie humaine. Certains de ces choix sont expliqués par le scénariste Téhy dans l'introduction qui présente la genèse du projet. Agrémentée de croquis, elle vient compléter cette oeuvre déjà très riche.
Fée et tendres automates est une oeuvre majeur, belle et violente à la fois, qui ne laisse pas indifférent. Incontournable.

Commander/Créer une alerte   Fée et tendres automates Intégrale Téhy (sc) Béatrice Tillier (d) Leclercq (d) (Vents d'Ouest)

Mots-clés : amour/passion, automates, fée, dystopie, post-apocalyptique

Par Herveline - Publié dans : CRITIQUES : BD/MANGA
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Vendredi 15 juillet 2011 5 15 /07 /Juil /2011 08:33

Visages-ecrases Quatrième de couverture : "fascinée, je contemple de nouveau le semi-automatique. L'idée me traverse l'esprit de le retourner contre moi mais, encore une fois, Vincent n'est pas le problème. Il le sait, je le sais. Le problème, ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines.
La tension permanente suscitée par l'affichage des résultats de chaque salarié, les coups d'oeil en biais, les suspicions, le doute permanent. La valse silencieuse des responsables d'équipes, toujours plus jeunes et plus inflexibles. L'infantilisation, les sucettes comme récompense, les avertissements comme punition, les objectifs intatteignables. Les larmes qui coulent pendant des heures, une fois seul, mêlées à une colère froide qui rend insensible à tout le reste. Les injonctions paradoxales, la folie des chiffres, les caméras de surveillance, la double écoute, le flicage, la confiance perdue. La peur et l'absence de mots pour la dire. Le problème, c'est l'organisation du travail et ses extensions.. Personne ne le sais mieux que moi. Vincent Fournier, 13 Mars 2009, mort par balle après injection de Sécobarbital, m'a tout raconté. C'est mon métier, je suis médecin du travail. Ecouter, ausculter, vacciner, notifier, produire des statistiques. Mais aussi : soulager, rassurer. Et soigner. Avec le traitement adequat"

Gifsv25.gif L'atteinte des objectifs mérite-t-elle ces vies brisées ? La rentabilité a un prix, et il se compte en vies humaines. Bienvenue au 21è siècle ! Voilà en quelques mots le message de Marin Ledun plus globalement dans son oeuvre (Il compte à ce jour au moins sept romans dont des titres comme Marketing viral) et en particulier dans ce roman. Les visages écrasés, c'est un voyage au coeur de la réalité quotidienne de personnels fidèles au poste et qui se vouent à leur métiers, à leurs clients, à leur hiérarchie. Tout ça pour quoi ? Des objectifs sans cesse revus à la hausse, des effectifs sans cesse revus à la baisse, toujours autant de travail, et zéro considération. C'est un système, c'est notre système. Merci ! Et Marin Ledun le connait bien, lui qui travailla dans une grande entreprise spécialisée dans la téléphonie fixe, mobile, et l'internet, issue des services publics, ayant connu une vague de suicides qualifiée odieusement à l'époque de "mode" par son Président ... C'est à travers le genre "roman noir" que Marin Ledun a voulu nous faire partager sa réflexion et ses doutes sur ce qu'est devenue notre société. Et c'est une belle réussite. On sort de ce roman pas tout à fait comme on y est entré, en se demandant mais à quoi bon ? Une hiérarchie victime et coupable à la fois, un système fait de pions, de chefs, de N+1, de N+ 2 (Pourquoi tant de N ? Se demande-t-on...) et de Directeurs toujours plus prêts des chiffres, toujours plus loin des humains...
Mais revenons à l'intrigue. D'emblée on connait la meurtrière, car c'est une femme. Il serait d'ailleurs intéressant de demander à Marin ce qui l'a décidé à se placer dans la peau d'un personnage féminin pour raconter ce livre à la première personne. Car en effet, c'est Carole Mathieu, médecin du travail, qui raconte sa fuite en avant. Elle sait d'emblée comment l'histoire peut se finir, mais elle ne se résout pas à "lâcher l'affaire". Elle pourrait se dénoncer, elle voudrait le faire. Mais il reste tant à faire ! Ses patients, ceux qui souffrent au quotidien ont trop besoin d'elle, pour les accompagner dans cette "fin de vie", pour les soulager, abréger leur souffrance.... Carole Mathieu est désemparée, bourrée de médicaments, elle tiendra, coûte que coûte, mue par cette seule idée, jusqu'à en perdre le fil de sa propre vie, de sa famille, ses amours impossibles, sa relation aux autres. Ce système la hante. Il faut faire quelque chose, dénoncer, faire que ça s'arrête. Tout ceci est vain à l'échelle de la planète. Le récit nous bouleverse à chaque page (Si comme moi vous êtes particulièrement accrochés par ce roman et le sujet qu'il aborde, vous lirez et relirez en boucle la page 308 ..!). La psychologie de Carole Mathieu est dans le livre parfaitement analysée, tout comme l'absurdité de ce système est mise en évidence. La question du destin des personnages nout fait avancer inexorablement dans ce roman au rythme soutenu, sans une seconde de répit. De répit, il n'est pas question non plus pour les employés de ce centre d'appel. Tout est minuté, compté, surveillé. Leurs conversations avec les clients disséquées, épiées, chronométrées, et tout ce qui est décrit dans ce roman est rigoureusement exact, c'est ainsi que va le management sur ces plateaux de l'enfer... Pensez-y quand vous appelerez pour un problème de mobile ou d'internet ...

Commander/Créer une alerte Marin Ledun Les visages écrasés (Seuil Roman noir) 18 €

Mots-clés : Centres d'appels, dépression, entreprise, management, rentabilité, suicide

Notre avis : 4,5/5

Par Dom - Publié dans : CRITIQUES : POLICIER THRILLER
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